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Et chaque jour des vies s'éteignent dans la ville. La mort succombent presque tous à présent, des blessures dont on aurait eu facilement raison dégénèrent en gangrène, faute d'hommes ; faute de consciences.
Dans le fond de l'océan, on caresse tout, aussi plein de charme, on brandit nos verres remplis des plus nobles, les plus pures de nos larmes et on crie avec frénésie.
Je bois à notre être sans peur et sans reproche, à la conservation de cette créature mortelle qui préside notre destin, sans s'inquiéter du bombardement qui, maintenant, fait partie de nos habitudes quotidiennes, à la défaillance de l'État, à nos droits bafoués, la perte de notre raison et notre dignité humaine, à l'amour qui ne perd jamais ses droits.
Je bois en attendant notre cervelle jaillissant tout alentour, la tête presqu'entièrement broyée, d'être une victime de plus des erreurs des autres.
Je bois en sentant le soufre dans l'air, la mort qui approche, la mort mystérieuse, reposante et douce qui s'avance lentement et nous apporte la paix, la vraie, la sainte Paix du tombeau.
Je bois en voyant ce peuple ; mon peuple qui met toute son énergie à se complaire dans la servitude même s'il marche sous une pluie de balles avec toute quiétude, pourtant il y a d'autres qui placent leur dignité dans l'amour de la liberté.
Je bois en marchant droit, avec fermeté, jusqu'à ce que je rencontre la mort, oui, celle qui circule en plein jour à port-aux-crimes. br>
Je bois pour parler tout fort dans la nuit, tout haut comme un fou dont la bouche n'a point de paix ; crier haut et fort tout ce que les autres chuchotent.
Je bois car chaque soir la misère et son désespoir font battre le cœur de plaintes, et le noir parle comme si l'ombre elle-même hoquette de peur.
Je bois parce que je marche sur la pointe des pieds, danse, la danse du crime avec son pas de silence, la danse de la peur et de la prudence.
Je bois puisqu'une ribambelle de projectiles crie sur port-aux-crimes, tous les quartiers résidentiels ou de non-droit rient sous un jazz de tirs, en plein jour ensoleillé comme dans la nuit sans horizon, le ricanement du jazz vicieux. Titubante, ivre de danger, pleine de misère, envahie de sensations qui nous donnent l'impression d'être livrés à nous-même, une nuit noire, innocente, une nuit vierge qui respire mais devenue complice du danger.
Comme c'était amusant ! Oui, le sentiment de quiétude, la bamboche, les gourdes, les jeunes gens qui se saoulent, qui se laissent à la sensation de l'oubli, la bière, oui les dollars, le bonheur, la paix.
Ah foinc ! Laissez-moi boire, boire au son du jazz avec la misère et son désespoir, laissez-moi boire pour pouvoir me vider de mon sang en état d'ivresse.
Le jour est un tunnel plus noir et plus sombre que la nuit.
Je me saoule parce que mon peuple chante, danse et rit dans son désarroi, il est un géant qui ne mesure pas encore la force de ses bras. La ville est maigre et musclée, le visage est sans beauté ni laideur, un visage d'homme simple, ordinaire, un visage de vraie misère, un visage de nègre ayant beaucoup vu, assez souffert, un peu tiré par la souffrance et l'épuisement.
Je bois, car le jour comme la nuit, le rythme du bruit des tirs prospère, une puissance de la désespérance qui n'arrive pas à la cheville d'un chant d'un oiseau, du rire d'une cigale, des caprices du vent.
Je bois puisque la mort court, indécise aux lèvres de ceux qui remuent la ville. Santé à cette désespérance d'une race de parias, cette désespérance qu'il faut détruire jusqu'à la dernière pierre pour que le courage triomphe de la résignation.
Santé à nous qui chantons le regret d'une femme aimée, le souvenir d'un enfant, les vieux désirs jamais satisfaits, la tristesse de nos conditions inhumaines.
Je bois car, lâche ou résigné, confiant ou optimiste, un nègre n'a rien à perdre quand il est misérable ; néanmoins, un nègre misérable ça connaît une foule de sentiments, l'amour, et la haine bien sûr, la peur, la honte, la frustration, la violence, le courage aussi, la révolte certes, le déchaînement, la pitié, le je-m'en-fous, c'est vrai ; mais il y en a un, combien arrivent à le connaître, on l'apprend après avoir bien souffert, après avoir eu assez de souffrir, le bonheur, le fait d'être heureux quand on cesse de contrôler toutes choses incontrôlables.
Quand on est enfant de la misère, de la malchance et de la résignation, la première fois qu'on découvre l'existence d'une once de bonheur, voilà de quoi faire éclater la tête ! Un simple petit pépin de bonheur se multiplie avec une rapidité incroyable ; mais la vie tente toujours de planter ses crocs dans le bonheur des hommes et elle cherche à nous apprendre une nouvelle chose, à dévoiler son côté le plus sombre et on est tous témoins de la cruauté de la vie, ça s'apprend vite la cruauté, elle transforme le visage, elle marque vite, elle marque terriblement le visage.
Je bois, car il fait toujours jour à port-aux-crimes, un petit jour banal et sans couleur. Santé, à tous ceux qui ont été si odieusement frappés, la voix brisée par la douleur, mais gardant toujours ce ton d'assurance et de victoire, la bouche continue à sourire, le regard toujours comblé de l'envie de vivre, les yeux apportent la même victoire, des cris qui partent du plus profond de l'être, des cris issus d'un être affreusement tourmenté, taquiné par la douleur, ondulé selon le rythme de flux et de reflux ; des cris tremblés, d'autres rauques, d'autres plaintifs, des gémissements remplis de douleurs et de rage.
Je bois, car combien dans cette ville n'osent pas sortir ce qu'ils pensent ; or c'est quand la pensée sort de la bouche qu'on sait soi-même ce qu'elle vaut.
Ilande Vil
MÄLÄD'ÄMË 🥀